BAM : Baïkal-Amour-Magistrale




 

Au cours de l’hiver 2016, l’équipe s’est envolée pour les confins des montagnes sibériennes. Après une précédente expédition en Terre de Baffin dans l’arctique Canadien, ils se sont élancés vers la Russie  pour un périple d'un mois au coeur d’un massif sauvage au Nord-Est du Lac Baïkal. Toutes les belles aventures débutent au son d’un train qui quitte une gare. Une parenthèse en Transsibérien leur a permis d’atteindre le massif de Kodar qu'ils ont parcouru alors en autonomie à la recherche des plus belles pentes.

 





       Nous sommes partis au cours de l’hiver 2016 pour une expédition originale : 6000km à bord du mythique transsibérien de Moscou aux confins de la Sibérie, 5 jours de progression sur une rivière gelée pour gagner l’intérieur du massif du Kodar et enfin 3 semaines de vie en cabane et de ski sur les sommets alentours. Un voyage riche des rencontres avec les Evenks, éleveurs nomades de rennes, avec Vladimir le trappeur, de la mémoire vive du Goulag, des montagnes magiques et des copains. Difficile aussi d’oublier les journées passées au sein des Chara Sands , désert de sable blond niché au cœur de la taïga sur fond de montagnes enneigées.

       La neige tombe et transforme les alentours de notre cabane en une mosaïque d’aplats fades, de nuances de gris sans reliefs d’où émergent ça et là de hauts mélèzes sombres. La chaleur relative de notre abri nous fait prendre les hurlements du vent qui se coule entre les branches nues des arbres pour un doux susurrement. A l’intérieur, notre poêle rayonne et nous aussi. Cette cabane est le point final de notre voyage escargot à travers la Sibérie : des milliers de kilomètres de bouleaux, de plaines mornes et de soleils pâles à travers les vitres du Transsibérien puis les montagnes et une lente progression accompagnée de nos pulkas, tantôt sur une rivière gelée, tantôt sur une ancienne piste taillée dans les taillis denses de pins et de mélèzes. Nous ne l’avions pas prévu ni même espéré mais cet abri de bonne fortune sera le nôtre pour les prochaines semaines, notre point de départ pour découvrir les vallées, les sommets et les hommes du massif du Kodar. Cette cabane est aussi un fantasme qui fait se rencontrer entre ses planches de mélèzes Sylvain Tesson, Jack London, Michel Tournier, des idées de bonheurs isolés, de réflexions hors du temps.

 

 

       Pour boire, nous devrons faire fondre de la glace cassée sur la rivière gelée, pour nous réchauffer, le bois dense des arbres de la taïga semble être une ressource illimitée, et pour manger… petite concession à la modernité, nous n’aurons qu’à réchauffer un des 300 plats lyophilisés apportés. Et la lecture, brouillée par nos souffles embrumés, le matin, le soir et tout au long des journées où le soleil reste derrière le ciel.

Cependant, même s’il serait doux de se laisser glisser tout entier dans ce fantasme de solitude arrosée de vodka au fond des bois, les sommets suspendus au dessus de la cabane nous proposent d’autres chapitres à cette histoire : du ski dans les couloirs sombres, du ski sur les faces éclairées, du ski sur les contre-pentes molles, du ski dans des nuages de neiges soulevées, du ski dans des nuages de flocons qui tombent… enfin du ski !

      Les flocons scintillent faiblement en tombant devant un soleil fatigué. S’équiper dans cet environnement silencieux et glacé demande encore plus de motivation que de temps. Lorsque nous mettons nos chaussures aux pieds, que nous collons nos peaux de phoque aux semelles de nos skis, le thermomètre est encore bloqué à -30°C, faute de ne pouvoir descendre plus bas.

 

 

       Un torrent figé nous conduit jusqu’à la conclusion de la vallée principale de Sakoukan au dessus de laquelle s’élève une montagne sans nom prise dans un voile épais et mobile. Nous apercevons, débutant à son pied et s’évaporant peu après, un couloir large de quelques mètres formé par deux falaises de granits. A l’entame du couloir, nous croisons un lagopède qui oppose au vent et au grésille son plumage blanc horripilé. Je me trompe peut être mais je crois distinguer dans son sourcil noir soulevé et dans son bec à peine entrouvert comme un rictus, une moue dubitative, légèrement moqueuse. Nous continuons notre chemin, d’abord en conversions puis crampons aux pieds. La neige est profonde dans le couloir et c’est en brasse coulée que nous rejoignons son sommet, un col égaré dans une face immense. Dans les 4 points de suspension qui suivent, il y a tout le bonheur de glisser, de rebondir à ski dans une neige qui s’envole, de s’oublier un instant, de se voir plus grand qu’on est en réalité, petits points immobiles au cœur de quelques reliefs de la grande Russie : ….

       Loin en aval, notre cabane apparaît comme une tâche noire au milieu de la taïga clairsemée. Nous n’avons plus alors qu’à nous laisser emporter jusqu’à elle et nous laisser envelopper de sa chaleur. Peut être Vladimir le chasseur sera-t-il là, nous gâtant une fois de plus de plus de pain, de viande et de bière ?